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Le Journal d'Exploration de Ketrichen à l'usage des atypiques (HPI, TSA etc.)

Anecdotes, petits conseils, astuces et témoignages d'une jeune femme HPI (Haut Potentiel Intellectuel) avec un TSA (Trouble du Spectre Autistique) qui se sent souvent vraiment TSE (Toute seule Toute seule)

Exister

Exister. Pendant longtemps, ce mot était pour moi comme de l’acide, comme le danger brûlant de la réalité. Je me disais qu’exister chaque jour, c’était accepter d’étouffer, de suffoquer, de s’étrangler.

Je me souviens de ces mois de dépressions où chaque heure passée était une victoire sur moi-même. Je me souviens de ces soirs où j’allais me coucher en me disant : « Une journée de plus derrière toi Ketrichen, bravo. Tu vas tenir, accroche-toi encore. Le temps va te guérir.» Et tous ces matins où je me rendais de mon lit à mon canapé puis de mon canapé à mon lit parce que je n’avais pas la force de faire autre chose que dormir ou pleurer, même ces matins là, je savais que j’avais de la chance.

J’ai toujours eu de la chance, c’est un fait. J’ai de la chance car je n’ai jamais souffert de la faim, ni de la soif. J’ai de la chance parce que j’ai (presque) toujours pu dormir dans un endroit chaud et sécurisé. J’ai de la chance car je n’ai connu ni la guerre ni l’emprisonnement ni la pauvreté. J’ai de la chance parce que j’appartiens à la classe dominante de ce monde même si je suis quand même une femme et lesbienne de surcroit.

J’ai eu de la chance parce que j’ai toujours pu m’exprimer librement, lire les livres qui me plaisaient et chanter à tue tête quand mon cœur s’emballait. J’ai de la chance aujourd’hui d’être aimée et de ne plus être seule. J’ai encore de la chance de ne pas connaître ni la guerre, ni la pauvreté, ni le froid, ni la famine, ni la maladie.

Un jour, je discutais avec une des mes voisines, une jeune femme adorable, réfugiée politique. Elle avait fui la guerre et elle vivait en France depuis une dizaine d’années. Nous étions là autour d’un café et nous parlions de nos vies.  Je lui racontais mes difficultés au quotidien. (A l’époque, j’ignorais pourquoi ce quotidien était si compliqué.) Et alors que je parlais elle a eu un geste de compassion vers moi et elle m’a dit : « C’est vraiment horrible ce que tu vis, ma pauvre ! » C’était un cri du cœur tellement spontané. Elle avait de la peine pour moi ! C’était incroyable ! Je me souviens de cette scène parce que je me suis dit à ce moment-là que ce que je vivais n’était vraiment pas normal pour qu’elle, elle qui avait connu l’enfer de la guerre, réagisse ainsi en m’écoutant.

Pendant longtemps j’ai cru que mes difficultés, mes profonds empêchements, cette sensation d’emprisonnement de tout mon être, j’ai vraiment cru que c’était dû à mon HPI. Quoi d’autre ? Il n’y avait que cela qui me différenciait des autres. L’hyper sensibilité, une analyse fine des choses, de grands besoins de justice face à un monde dysfonctionnant. Ca se tenait comme théorie et je n’avais que celle-là à ma portée. (A défaut de penser que j’étais probablement folle, mais les psys qui me suivaient me certifiaient le contraire : « Vous n’êtes pas folle Ketrichen, d’ailleurs, le simple fait que vous vous posiez la question le prouve. » « Certes. » Avais-je envie de leur répondre « Pourtant j’ai décortiqué avec vous l’ensemble de ma vie depuis ma naissance jusqu’à ce jour au moins 528 fois et je vais toujours très mal. Je me demande si c’est vraiment preuve de ma bonne santé mentale… »)

Avant, j’étais vraiment en colère. J’étais en colère tout le temps. J’étais défoncée aux médicaments, je fumais comme un pompier (Dieu que c’était bon de fumer, Dieu que ça me manque) et je me sentais absolument seule au monde. Seule au monde et sans avenir surtout. Le néant. La seule promesse qui me tenait en vie était celle de rencontrer d’autres personnes comme moi.

J’avais cette phrase qui me tournait dans la tête, c’était une phrase que j’avais lu dans un livre étant ado : « Où êtes-vous ? ». Elle résonnait en moi comme un hurlement : « Où êtes-vous ? » Et chaque jour, je me disais : « Je suis seule mais si je meurs comme ça toute seule, ce n’est pas grave. J’ai eu une belle vie, une vie étonnante. » Et c’était vrai. Je ne pouvais rien construire, je ne pouvais rien imaginer comme avenir agréable pour moi. Je travaillais comme un zombie, je ne trouvais aucune place pour moi dans cette société et dans ce monde. Je survivais, en attendant.

Puis j’ai rencontré ma femme et alors je ne me suis plus sentie seule. C’était un moment incroyable de ma vie. Vraiment.

Alors, j’ai décidé d’écrire le « Manuel de Survie pour Zèbres en Milieu Hostile » (nom d’origine de ce blog). Je trouvais le monde vraiment hostile et j’avais de l’espoir.  Je me disais qu’on pouvait s’unir, qu’on trouverait des solutions si on était tous ensemble. Mais surtout, je voulais vraiment vous faire rire. C’était une obsession. Je souffrais tellement, j’avais tellement mal tout le temps ! Je ne voulais surtout pas vous communiquer ce mal-être. Je haïssais les gens, je les détestais tellement parce que je n’arrivais pas à m’en faire des amis. Ca ne collait pas. Ca ne collait jamais ! Alors je me détestais de ne pas arriver à tisser des liens et je détestais aussi tous ceux qui me rejetaient.

Je savais, je savais que je ne pouvais pas me faire confiance pour bien évaluer les situations. Je savais que je me trompais tout le temps. Je me savais défaillante. Je m’accrochais aux gens autour de moi, je m’accrochais à eux en leur demandant de me traduire le monde, ce qu’ils pensaient du monde et des gens et de ce qu’il fallait faire pour être heureux. Et j’essayais de me repérer dans ce profond désordre de l’extérieur mais ce n’était pas très productif.

Je me rassurais en me disant : "Ce n’est pas grave, j’ai mal tout le temps mais je peux prendre du recul." Et je le faisais. Encore une chose sur laquelle j’ai de la chance, c’est que j’arrive à me faire rire toute seule. Je faisais ça quand j’étais adolescente. J’écrivais sur mon ordinateur sous MS Dos et j’arrivais à me faire pleurer de rire. Être sa propre meilleure amie c’est toujours un grand atout quand on est vraiment vraiment seul.

Puis j’ai rencontré des gens et ceux avec qui j’échangeais dans la durée, ceux avec qui je restais en lien, avaient tous un Trouble du Spectre Autistique. C’était vraiment bizarre. Je me suis renseignée sur le TSA. J’ai écrit un article sur le fait que même si j’avais certaines caractéristiques, c’était IMPOSSIBLE que je sois moi-même concernée. Impossible tout simplement. Je parle beaucoup trop. Je parle, je parle, je parle. J’adore parler. Tellement. Cela contredisait tout ce que je pensais du TSA.

La psy qui m’a fait passer le test m’a expliqué que parler ce n’est pas communiquer. C’est vrai. Je n’y avais jamais pensé. Elle m’a appris beaucoup de choses. 

Finalement , après plusieurs entretiens et plusieurs heures de test, après qu’elle ait établi sa grille et préparé son compte rendu, elle m’a dit : Voilà, vous avez un Trouble du Spectre Autistique de type Asperger. (Et je crois que ce mot ne se dit plus, ou je ne sais pas mais là, tout de suite, ce n’est pas très important.)

Et… Ca m’a fait vraiment un choc.

Et en même temps, ça expliquait tellement tellement tellement de choses.

C’est difficile de digérer un diagnostic comme ça. Quelques fois je l’oubliais en refermant la porte dessus, comme s’il ne s’était rien passé. Puis je revenais ouvrir la porte, puis je la refermais. Petit à petit, c’était bien. Tout se mettait en place dans ma tête. Doucement.

Et puis… Et puis j’ai commencé à exister.

Non pas comme un étranglement, non pas en remettant les rênes de ma vie à quelqu’un d’autre (comme je le faisais avant). Non, non. J’ai commencé à exister en prenant plus le temps. J’ai arrêté de me houspiller, de me critiquer, de me sermonner. J’ai arrêté d’être violente vis-à-vis de moi. Je me suis dit : « Ok, Ketrichen, va doucement, prends ton temps. Tu as de véritables difficultés et c’est normal. Sois douce avec toi-même. » Et j’ai regardé autour de moi et tout est devenu tellement moins oppressant. Comme si le temps s’était ralenti pour se mettre à ma mesure. Comme si je pouvais enfin souffler et me dire : « C’est ok. C’est ok. Tu as le droit d’être toi-même. Tu as le droit de ne pas savoir faire comme les autres. Tu n’es plus obligée de faire semblant. »

C’était calme dans ma tête. Je respirais.

J’ai acheté des boules quiès. Je ne me l’étais jamais autorisé. (Quelle idée, c’est tellement génial!) Je me suis mise à écouter mes besoins avec beaucoup plus d’attention et sans les critiquer.

J’ai laissé passer mes tempêtes émotionnelles sans me crisper. Je me disais : « Ca va passer. Ca fait vraiment vraiment mal mais ça va passer. »

Je trouve que c’est extrêmement difficile de parler de son TSA parce que c’est très privé, très intime et que c’est aussi différent pour chaque personne en fonction de sa personnalité, de son histoire, de ses passions, de ses traumas, de ses sensibilités etc.

Je pense que j’aurais à nouveau envie de vous faire rire, un jour où je serais très très énervée par ce monde, par les gens stupides et méchants parce qu’il y en a beaucoup. Mais je n’ai aucune envie de parler de ce qui se passe dans le monde en ce moment.

J’essaie juste de trouver un équilibre à l’intérieur de moi, comme si je pouvais arriver à tenir bien droite, exactement comme dans le stone stacking. Comme ça : 

Exister

A certain moment dans la vie, certaines choses peuvent sembler inutiles alors qu’elles sont essentielles.

Je vous souhaite la même chose en mieux.

Namasté.

Ketrichen

Commenter cet article

Lewis Pleasance 25/11/2020 10:26

Merci beaucoup pour ce texte une fois de plus émouvant. Vous lire est toujours un moment de réconfort et d'inspiration. Encore merci!

Ketrichen 04/12/2020 11:27

Merci à vous. Votre reconnaissance est très motivante pour partager ce que je vis. Donc merci d'avoir pris le temps. Bien à vous. Ketrichen

Amaury 19/11/2020 13:51

C'est fantastique à lire (tellement proche de mes ressentis d'homme) et très touchant. Bravo et merci !

Ketrichen 04/12/2020 11:25

Bonjour Amaury. Merci pour ton commentaire, je suis heureuse que tu te reconnaisses dans mes mots. Au plaisir. Ketrichen

Xine 16/11/2020 15:31

...
Je n'ai pas les mots : juste une énorme bouffée de tendresse, d'amour, et ... de reconnaissance aussi. Comme toujours tu exprimes des évidences qui sont aussi les miennes et MERCI pour cela. Avec ma plus sincère amitié. Je SAIS que tu nous feras bientôt mourir de rire à nouveau !

Ketrichen 17/11/2020 15:11

Merci à toi Xine. Ca me touche beaucoup. Je suis heureuse que tu te retrouves dans mes mots/maux, cela me permet de me sentir moins seule et vice versa j'espère. ;o)
J'espère pouvoir te refaire rire bientôt.

Sofy Harvey 16/11/2020 13:58

Je t'envoie plein d'amour Ket! Contente que tu nous parles encore!

Ketrichen 17/11/2020 15:08

Oh merci! C'est super gentil. Au plaisir Sofy!

Franck 16/11/2020 12:56

"Où êtes-vous ?"
C'est curieux (ou pas), j'ai bugué sur la même phrase de La nuit des enfants rois. Cette idée qu'il y a forcément d'autres "bizarres" quelque part mais qu'on a aucun moyen de les trouver, qu'on n'est même pas sûr de les reconnaître si on les croise… La fin du roman est franchement ratée mais toute la première partie m'a vraiment beaucoup parlé.

Ketrichen 17/11/2020 15:06

C'est ça ! La nuit des enfants rois. Exactement! :o) J'avais essayé de le relire plus âgée mais je n'avais pas été convaincue. Seule cette phrase m'avait profondément marquée. ;o)

MirgZian 16/11/2020 07:50

Très émue par cet article... j'espère vraiment que cette découverte va vous permettre d'aller vers ce qui vous rend heureuse et vous épanouit !

Ketrichen 17/11/2020 15:07

Merci beaucoup. :o)

Magali Brouste 16/11/2020 06:12

Merci

Ketrichen 17/11/2020 15:07

Avec plaisir. :o)