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La Face Cachée d'une Atypique

Rapports d'exploration et journal de bord d'une Asperger en terres neurotypiques

Le jugement, la critique, ces ultimes condamnations

 *Vous trouverez les liens pour le Podcast à la fin de l'article.*

Il y a déjà plusieurs semaines que j’ai envie de vous parler de la question du jugement. Il se trouve que… J’ai déconné récemment avec mes jugements. Vraiment. Alors, forcément, je tardais à vous en parler parce que je n’étais pas très fière de moi. Et puis voilà, il y a ce « Fabien Lecoeuvre » qui dit qu’Hoshi est « effrayante », comme ça, à la radio, gratos. Je me suis dit qu’il était temps de l’écrire ce petit texte…

     Je voudrais vous parler des critiques que l’on peut émettre sur les gens, des jugements moraux qu’il peut nous arriver de poser sur les « autres ». Pendant des années, j’ai émis énormément de jugements. Le monde me paraissait tellement absurde, les comportements humains tellement incohérents que j’avais besoin d’évacuer la pression et la scission que cela générait à l’intérieur de moi. J’avais cette colère qui me prenait à la gorge quand je regardais les informations à la télé, quand je discutais avec des collègues ou des voisins, quand je constatais injustice sur injustice, discrimination sur discrimination, irrespect sur violence etc. Je me sentais tellement oppressée par tout ça que je passais des heures à évacuer mon trop plein de révolte et de frustration en écrivant dans mon journal ou en discutant avec mon unique amie. Ca pouvait donner ça par exemple : « Non mais cette fille est tellement conne que quand je l’écoute parler, j’ai envie de me crever les tympans avec un stabilo. » Ou alors « Je lui ai expliqué cinq fois d’affilée ce qu’il fallait faire et il n’a rien compris. J’ai l’impression que le cerveau du mec est un gros plat de spaghetti bolognaise, tu vois ? » Ca pouvait aussi donner des choses du genre : « Tu te rends compte que cette connasse était devant mon bureau en train d’expliquer qu’elle est contre le mariage homo alors qu’elle sait que je suis lesbienne ? Devant moi ? Quelle pute celle-là, je le déteste ! » Voici quelques petits aperçus de choses que je pouvais dire parce que j’avais mal ou parce que j’avais besoin d’évacuer. Je le faisais avec beaucoup d’énergie et de ferveur.

      Le truc, c’est que je n’ai jamais eu beaucoup d’amis, je n’ai jamais été intégrée dans un groupe et mon avis n’a jamais vraiment compté, donc mes critiques n’avaient de conséquences sur personne, elles tournaient principalement sur elles-mêmes. Mais, il y a quelques mois, j’ai fait la même chose, j’ai critiqué et jugé une personne devant d’autres gens qui la connaissaient et je l’ai fait sans aucune retenue. Et là, pour une fois, j’ai été entendue et écoutée. Je n’ai absolument pas mesuré alors que je n’étais plus en train de discuter avec moi-même Non. Et probablement pour la première fois de ma vie, les personnes autour de moi ont accordé véritablement du crédit à mon opinion. (Voici un phénomène nouveau auquel je n’étais pas habituée par le passé.) Quoi qu’il en soit, je n’ai absolument pas mesuré ce que pouvait engendrer mon comportement et mes mots de jour-là. Je n’ai absolument pas réalisé à ce moment-là que depuis mon petit ego agacé pouvait se mettre en mouvement une véritable procédure d’exclusion et de malveillance.

      Et pourtant, pourtant, je l’ai tellement subie moi-même ! Je l’ai tellement subie cette malveillance que c’est absolument inacceptable que j’ai un instant participé à ce jeu nocif. Je me souviens que quand je passais dans les couloirs de mon lycée dans lesquels j’errais, toujours sans ami mais toujours avec un walkman sur les oreilles. Je me souviens donc, des regards en coin ou des ricanements sur mon passage. Je me souviens de mes camarades qui ne se gênaient pas pour dire très fort : « Tais-toi Ketrichen, tout le monde s’en fiche de ce que tu penses. T’es trop bizarre.» quand je prenais la parole en cours. Je me souviens aussi d’un endroit où j’ai travaillé où un groupe de collègues (à peu près du même âge que moi) attendait que je sois remontée de ma pause cigarette pour descendre à leur tour. Je me demandais vraiment pourquoi ils s’organisaient pour m’éviter en s’envoyant des textos qui prévenaient de ma présence. Je me souviens que quand il m’arrivait de rire pendant un repas avec des collègues, j’entendais « Putain mais je ne peux pas la supporter celle-là avec son rire de merde ! » au milieu de la cafétéria. C’est une situation assez gênante et franchement c’est douloureux. J’ai vraiment appris à ne plus écouter ce genre de choses et puis je me disais toujours : « Ce sont des gros cons, tu te fiches de ce qu’ils pensent. » Mais bien sûr, c’était faux, je ne m’en fichais pas du tout.

      Et alors que je n’aurais pas cru ça possible, je me suis gentiment propulsée du rang de victime à celui de bourreau et des flots de critiques se sont déchaînés contre la personne qui m’avait tant agacée. Tout le monde a été d’accord avec moi et d’autres avaient même d’autres choses à reprocher à cette personne et la machine s’est emballée.  Même si ce n’était pas mon intention, j’en suis le point d’origine et je m’en veux beaucoup. Mais cela m’a au moins permis de mesurer à quel point je dois faire attention à mes paroles. A quel point émettre un jugement moral peut-être nocif et conséquent. J’ai le droit de penser et de ressentir tout de ce que bon me semble mais il est nécessaire que je mesure les conséquences de mes mots car je peux faire beaucoup de mal autour de moi. Je n’ai pas le droit de simplement dégueuler mes ressentis sur le monde parce que je souffre ou parce que je suis en colère ou parce que je ressens du mépris. Je n’ai pas le droit parce que c’est dangereux. Parce que c’est comme ça que commence le harcèlement, la discrimination, le racisme et de nombreuses formes de violence. J’ai pour habitude de ne jamais critiquer le physique des gens parce qu’on ne choisit pas son corps mais je ne peux pas non plus condamner une personne qui a un autre fonctionnement cognitif que moi, parce que comme cette personne n’a pas choisi la longueur de son nez elle n’a pas non plus choisi son cerveau, comme moi je n’ai choisi pas d’être différente.

     J’ai eu beaucoup de chances parce qu’on ne m’a jamais tabassée parce que je ne suis  « pas normale » ou « pas comme il faut » mais des ami-es à moi se sont fait tabasser, eux.  Si vous avez la chance de ne jamais avoir été exclu et / ou harcelé, sachez que lorsque vous critiquez quelqu’un au sein d’un groupe même si vous pensez faire preuve de la plus grande des discrétions, cette personne le sait, elle le sent, elle le voit et c’est douloureux. C’est toujours douloureux. J’ai conclu qu’il était préférable que j 'évacue ma colère et mes frustrations dans mon journal intime ou dans ma sphère privée, loin des gens concernés.

     C’est frustrant quelques fois mais je ne peux pas souhaiter vivre dans un monde harmonieux et tolérant si moi-même je crée de la discrimination.  Ma psy me dit qu’on ne peut pas y échapper dans un groupe, que c’est toujours ainsi, qu’il y a toujours des conflits et d’incessantes critiques. J’ose penser qu’elle se trompe parce que je veux croire encore à la paix dans le monde, même si ça arrive dans des centaines et des centaines d’années. Je ne comprends pas pourquoi certains êtres humains ont besoin de prendre quelqu’un en grippe pour créer du lien entre eux. C’est vraiment bizarre comme façon de se lier les uns aux autres.

Je vous souhaite de tout cœur de n’être jugé par personne. 

Prenez soin de vous.

Namasté.

Ketrichen 

Quelques liens sur le Trouble du Spectre Autistique

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